Culture : le Tièblétiè face aux dérives contemporaines

Sene Kunafoni

Dans le Bélédougou, comme bien au-delà de ses frontières, le Tièblétiè demeure l’un des arts les plus emblématiques et appréciés.

Profondément ancré dans les traditions locales, cet art chorégraphique et musical incarne depuis des générations, un véritable code de conduite sociale, fondé sur le respect, la discipline et la transmission des valeurs. Il ne s’agit pas seulement d’un spectacle, mais d’un langage culturel, porteur d’identité et de cohésion sociale.
Pourtant, ces dernières années, une inquiétude grandissante se fait entendre parmi les acteurs culturels et les gardiens de cette tradition, face à ce qu’ils considèrent comme une dérive progressive de ses fondements.
Au cœur des critiques, l’évolution des comportements sur scène suscite de nombreuses interrogations. Certains danseurs, en quête de popularité et de reconnaissance immédiate, adoptent désormais des attitudes jugées contraires à l’éthique et au code du Tièblétiè, dans le Bélédougou.
Parmi ces comportements peu orthodoxes figure les salutations individualisées. Certains danseurs de cet art font les poignées de main répétées avec des spectateurs ou encore les démonstrations adressées à des personnes précises dans le public traduisent, selon les observateurs, une volonté de séduire plutôt que de respecter les codes établis.

Autrefois, la performance se voulait collective, codifiée et dépourvue d’interactions directes avec l’assistance, afin de préserver la solennité et la dimension symbolique de la pratique.
Plus préoccupante encore, c’est la banalisation des échanges verbaux entre danseurs et spectateurs sur la scène. Là où le silence et la retenue dominaient, certains Tièblétiè n’hésitent plus à dialoguer avec le public en pleine prestation, rompant ainsi avec une tradition qui valorisait la maîtrise de soi. Cette évolution, perçue comme une rupture avec les normes ancestrales, alimente les débats dans le pays, sur la transformation du Tièblétiè à l’ère de la modernité.
Par ailleurs, l’irruption des nouvelles technologies dans cet espace traditionnel ne laisse pas indifférent. L’utilisation des téléphones portables pendant les prestations, notamment pour prendre des photos ou réaliser des vidéos avec des spectateurs, est vivement critiquée par les puristes. Ces pratiques, devenues courantes, brouillent les frontières entre performance artistique et interaction informelle, au risque d’assoudir la portée symbolique du Tièblétiè. Pour beaucoup, elles traduisent une perte de repères et un affaiblissement de la rigueur qui caractérisait autrefois cet art passionné par le public.

Face à ces mutations, les anciens apparaissent comme les garants d’un héritage précieux. Leur discipline, leur respect scrupuleux des règles et leur attachement aux valeurs traditionnelles continuaient d’inspirer l’admiration et le respect. Ils rappellent que le Tièblétiè ne saurait être réduit à une simple animation festive, mais qu’il constitue un patrimoine culturel immatériel à préserver.

Dès lors, la question de la sauvegarde de l’authenticité du Tièblétiè se pose avec acuité. Plusieurs acteurs culturels appellent à un encadrement plus strict des pratiques, à travers la sensibilisation des jeunes générations et la réaffirmation des normes traditionnelles. Car, au-delà du divertissement, le Tièblétiè est un vecteur d’identité et de transmission, dont la pérennité dépend de la capacité des communautés à concilier modernité et respect des valeurs héritées.

Saba BALLO
Info-Matin du 08 avril 2026

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