DÉTROIT DE D’ORMUZ : la géopolitique du levier et les leçons stratégiques pour l’Afrique

Sene Kunafoni

La crise récente autour du détroit d’Ormuz dépasse largement le cadre d’un simple affrontement entre puissances régionales. Elle révèle une vérité fondamentale des relations internationales contemporaines : dans un monde dominé par les rapports de force, la puissance ne se mesure pas uniquement en missiles ou en budgets militaires, mais en capacité à contrôler des leviers stratégiques.

En moins de 48 heures, l’échec du cessez-le-feu entre États-Unis et Iran a démontré que la maîtrise d’un point névralgique du commerce mondial peut suffire à faire vaciller l’économie globale. La fermeture du détroit, par lequel transite près de 20 % du pétrole mondial, n’est pas un acte militaire classique : c’est un instrument de coercition économique d’une efficacité redoutable.

UNE GUERRE ASYMÉTRIQUE MAÎTRISÉE

Face à une superpuissance comme les États-Unis, l’Iran n’a jamais prétendu rivaliser sur le terrain conventionnel. Téhéran a plutôt développé une doctrine fondée sur la guerre asymétrique : utiliser ses vulnérabilités apparentes pour créer des dépendances critiques chez ses adversaires.
Le détroit d’Ormuz est au cœur de cette stratégie. En le fermant ou en menaçant de le fermer, l’Iran transforme une faiblesse militaire en force géopolitique. Il impose ainsi un dilemme stratégique à Washington : intervenir au risque de provoquer une crise énergétique mondiale, ou négocier en position de contrainte.
Cette capacité à « verrouiller » un point stratégique confère à l’Iran un pouvoir disproportionné par rapport à son poids économique réel. Elle illustre parfaitement une règle essentielle : le contrôle des flux est plus déterminant que la possession des ressources elles-mêmes.

L’EXTENSION RÉGIONALEDUCONFLIT: une lecture divergente

La rupture de la trêve met également en lumière une divergence fondamentale d’interprétation. Pour Israël, les opérations contre le Hezbollah relèvent d’un théâtre distinct. Pour l’Iran, au contraire, le conflit est systémique et englobe l’ensemble de ce qu’il considère comme « l’Axe de la Résistance ».
Ce désaccord n’est pas seulement diplomatique : il est stratégique. Le Hezbollah n’est pas un simple allié. Il est une puissance militaire et stratégique et constitue ainsi pour Téhéran une pièce centrale de sa dissuasion régionale. Laisser cet acteur être affaibli sans réaction reviendrait à compromettre l’ensemble de son architecture sécuritaire.
Ainsi, la fermeture du détroit d’Ormuz apparaît comme une réponse indirecte mais structurante : plutôt que de répondre frontalement, l’Iran frappe là où cela fait le plus mal: l’économie mondiale.

LE PIÈGE STRATÉGIQUE DES GRANDES PUISSANCES

La situation actuelle révèle un paradoxe majeur pour les États-Unis. Malgré leur supériorité militaire, leur marge de manœuvre est limitée.
Une escalade militaire risquerait d’embraser la région; Une attaque contre les infrastructures énergétiques amplifierait la crise pétrolière; Une pression sur Israël fragiliserait une alliance stratégique clé.
Ce blocage illustre une évolution du système international : la puissance militaire brute ne garantit plus la maîtrise des crises. Les acteurs capables d’influencer les chaînes d’approvisionnement mondiales disposent désormais d’un avantage décisif.

L’AFRIQUE FACE À SES PROPRES VULNÉRABILITÉS

La seconde lecture, la plus importante, concerne directement l’Afrique. Le cas iranien agit comme un miroir stratégique. Il pose une question essentielle : pourquoi des régions riches en ressources naturelles, comme l’Afrique, restent-elles marginales dans les rapports de force mondiaux ?
Le continent dispose pourtant de nombreux atouts :
ressources minières critiques (cobalt, lithium, or); vastes terres agricoles; corridors maritimes et terrestres stratégiques.
Mais contrairement à l’Iran, ces ressources ne sont pas transformées en leviers géopolitiques. Elles sont exploitées dans des conditions souvent dictées par des acteurs extérieurs.

Trois leçons majeures pour l’Afrique

1. Transformer les ressources en instruments de puissance:
Posséder des ressources ne suffit pas. Il faut contrôler leur accès, leur transformation et leur distribution. Sans cela, elles deviennent une richesse captée par d’autres;

2. Maîtriser les points de passage stratégiques:
Ports, détroits, corridors logistiques : ces infrastructures doivent être sécurisées et intégrées dans une vision continentale. À l’image du détroit d’Ormuz, certains points africains pourraient devenir des leviers de négociation majeurs;
3. Construire une doctrine de dissuasion économique:
L’Afrique n’a pas besoin de rivaliser militairement avec les grandes puissances. Elle doit plutôt développer une capacité à rendre toute exploitation extérieure coûteuse sans contrepartie équitable.

Cela suppose :
– une coordination régionale forte,
– des politiques souveraines sur les ressources,
– une capacité à imposer des conditions dans les échanges internationaux.

Vers une souveraineté stratégique africaine

L’enseignement principal de cette crise est clair : dans le monde actuel, la souveraineté ne se décrète pas, elle se construit autour de leviers concrets.
L’Iran, malgré ses contraintes, parvient à peser sur l’ordre mondial grâce à un atout géographique unique et une stratégie cohérente. À l’inverse, l’Afrique, pourtant riche et stratégique, peine encore à transformer ses avantages en pouvoir réel.
La question n’est donc pas de reproduire le modèle iranien, mais de s’en inspirer : identifier ses propres leviers, les sécuriser et les utiliser comme instruments de négociation.

Conclusion : de la dépendance à la dissuasion

La fermeture du détroit d’Ormuz n’est pas seulement un épisode de crise. C’est une démonstration de puissance non conventionnelle.
Elle rappelle une vérité fondamentale : ceux qui contrôlent les points de passage du monde contrôlent le rythme de l’économie globale. Pour l’Afrique, l’enjeu est désormais clair. Continuer à subir, ou apprendre à dissuader.
Car dans le jeu des nations, la vraie puissance n’est pas d’avoir des ressources.
C’est de faire en sorte que personne ne puisse y accéder sans votre consentement. »

Pr. Clément DEMBÉLÉ, Jeudi 10 avril 2026

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