Le Focus : Auparavant nous constations surtout pendant la période de grande chaleur, des coupures intempestives de courant ou délestages, maintenant c’est pendant toute l’année. Selon vous, quelles sont les causes de ses nombreuses coupures d’électricité au Mali?
Modibo Mao MAKALOU :
Le secteur de l’énergie couvre des enjeux forts importants en termes de développement économique. En effet, la demande énergétique augmente plus rapidement que l’évolution du Produit Intérieur Brut (PIB), ce qui posera non seulement d’une part un problème de productivité et de compétitivité, mais d’autre part aussi des difficultés de sécurité d’approvisionnement énergétique. Le PIB du Mali (production nationale) croit d’environ 5% par an contre 14% pour la demande d’énergie primaire hors biomasse et plus de 10 pour cent pour l’électricité.
La demande d’énergie électrique au Mali est en constante progression (+10% par an en moyenne), pour une puissance totale installée de l’ordre de 866 MW en 2022 contre 781 MW en 2021. En 2023, la production totale sur le réseau interconnecté qui comprend la production EDM SA (hydraulique+thermique) + les achats (hydraulique, thermique et solaire) s’élève à environ 2646 MWh pour une puissance de pointe du Réseau Interconnecté de 475 MW contre 443,6 MW en 2022, soit une hausse de 7,1%. La production brute et les achats d’électricité sont de 2 837,90 en 2023 contre 2 887,33 GWh en 2022, soit une diminution de 1,7%.et l’énergie totale facturée pour l’ensemble EDM-SA est de 2 241,08 GWh en 2023 soit une augmentation de 2,3% par rapport à 2022.
Suite aux manques de financement à moyen et long terme pour les investissements les réseaux d’EDM-SA connaissent de nombreux dysfonctionnement tels que la surcharge des lignes de transport et de distribution ainsi que la saturation des postes sources dus à la croissance de la demande. Ces contraintes d’exploitation restreignent les capacités de transit de l’énergie vers la clientèle. EDM-SA n’arrive pas à satisfaire entièrement la demande d’électricite qui est largement supérieure à l’offre d’electricité ce qui engendre donc un déficit (écart) qui doit être comblé par une production (offre) additionnelle qui nécessite des charges additionnelles de plusieurs dizaines de milliards FCFA. Ce qui constitue un manque à gagner non négligeable seulement pour EDM-SA mais aussi marque beaucoup de désagréments pour les ménages et les entreprises.
Le Focus : Quelle est votre analyse sur le secteur énergétique et son impact sur l’économie malienne?
MMM : Au Mali, un des importants défis reste la production d’électricité à un coût abordable car la production d’électricité à EDM SA est assurée en grande partie par des centrales thermiques et hydroélectriques. En 2023, la part des centrales thermiques (centrales diesel propres à EDM-SA et celles en location) utilisant des combustibles pétroliers représentait environ 50,73% de la production totale contre 45,38% en 2022, les centrales hydroélectriques environ 36,62% en 2023 contre 33,32% en 2022, les importations de Côte d’Ivoire en 2023 représentaient 9,64% contre 18,32% en 2022 et le solaire en 2023 environ 3% contre 2,96% en 2022. L’accès à l’électricité au Mali a sensiblement augmenté ces dernières années passant de 32,43% en 2013 à 41% en 2019 puis à 53% en 2023 selon le Ministère de l’Energie, en partie grâce aux services d’électricité fournis par EDM SA, aux sociétés énergétiques privées locales soutenues par l’Agence Malienne pour le Développement de l’Énergie Domestique et de l’Électrification Rurale (AMADER), par le Fonds d’électrification rurale. Toutefois, les taux d’électrification sont encore très faibles, en particulier dans les zones rurales (environ 20% dans le secteur rural, comparativement à plus de 80% dans les centres urbains). Le système électrique de EDM-SA comprend un Réseau Interconnecté (RI) desservant trente-deux (32) centres du RI dont la capitale Bamako et trente-trois (33) Centres dits Isolés (CIs) de production et distribution autonome, dont deux (2) reliés au réseau moyenne tension de la Côte d’Ivoire. Le système de fourniture d’électricité d’EDM SA comprend principalement deux composantes : une composante Production – Transport – Distribution – Vente (PTDV) et une composante Achat – Transport – Distribution – Vente (ATDV).
Les achats de combustibles annuels se chiffraient en moyenne à 350 milliards FCFA en 2021-2022 et le résultat net d’EDM-SA était déficitaire en 2021 de 55 milliards FCFA pour un chiffre d’affaires de 225 milliards FCFA pour une subvention publique de 63,3 milliards FCFA. En 2022, le résultat net déficitaire était de 209,6 milliards FCFA milliards FCFA pour un chiffre d’affaires de 243,8 milliards FCFA et une subvention publique d’un montant de 45 milliards FCFA. En 2023, le chiffre d’affaires s’élevait à 256,8 milliards FCFA avec un résultat net déficitaire de 180 milliards FCFA et une subvention publique d’exploitation de 35 milliards FCFA. Aussi, les créances d’exploitation pour les clients particuliers, l’administration, les municipalités, l’eclairage public et les autres créances qui étaient estimées à 170,6 milliards FCFA en 2022 ont augmenté à 212,8 milliards de FCFA en 2023 soit une augmentation de 25%.
<span;>De surcroît i, les dettes fournisseurs qui étaient de 300 milliards FCFA en 2021 ont atteint 509,4 milliards FCFA en 2022 puis 509,9 milliards en 2023 ce qui constitue un frein pour l’approvisionnement en intrants d’EDM-SA pour faire face à la fourniture d’electricite à ses clients et cela grève aussi les coûts de production qui étaient de 168,4 FCFA le kilowattheure en moyenne en 2022 qui ont baissé à 159,6 FCFA en 2023 soit -5,2% pour un prix de vente moyen de 103,3 FCFA le kilowattheure en 2022 contre 106,2 FCFA en 2023, soit+2,9%
Le Focus : Quelles sont les solutions aux coupures d’électricité au Mali ? Faut-il privatiser EDM-SA ?
Modibo Mao Makalou : EDM-SA est une société anonyme à caractère industriel et commercial dont le capital social se chiffre à 32 milliards FCFA. L’État malien est devenu l’actionnaire unique d’EDM-SA depuis le 31 mars 2018, date de paiement du prix de cession au partenaire privé. Ainsi, il y a lieu d’améliorer dans les meilleurs délais la gouvernance d’EDM-SA en associant le secteur privé au capital de la société publique selon la formule appropriée tout en évitant les erreurs des privatisations passées afin d’ameliorer sa gouvernance et lui permettre de mobiliser des ressources financières longues pour financer les investissements prioritaires, ce qui lui permettra de faire face à ses difficultés de gestion d’ordre technique, juridique, comptable et financier. Il s’agira prioritairement de maîtriser les charges d’achat de production d’electricite qui sont passées de 91 milliards FCFA en 2021 à 132 milliards FCFA en 2022 soit une hausse de 45% pour diminuer à 92 milliards FCFA en 2023, soit une baisse de 30%. De même, il y a lieu de réduire les charges pour les combustibles des centrales thermiques qui se chiffraient à environ 170 milliards FCFA en 2021 et qui ont atteint 249 milliards FCFA en 2022 soit une hausse de 47% pour atteindre 247 milliards FCFA en 2023.
Par ailleurs, l’exploitation des énergies renouvelables est assez faible au Mali malgré son énorme potentialité, nous pouvons noter que les énergies renouvelables pourraient surtout contribuer à pallier le déficit d’électricité d’environ 300 MW. Pour ce qui concerne les opportunités pour développer les énergies renouvelables (hydraulique, solaire, et éolienne) elles sont largement sous-utilisées. Ainsi, il serait important de diversifier le parc de production énergétique en exploitant le potentiel hydroélectrique du pays (1GW), en prenant en compte les potentialités offertes par le solaire, les biocarburants et l’éolien pour accroitre l’offre d’électricité et le taux d’interconnexion au réseau électrique de la sous-région tout en diminuant les coûts de production qui sont élevés suite à la part majoritaire de la production thermique dans le mix énergétique, de la hausse substantielle des coûts des hydrocarbures et de l’appréciation du dollar par rapport au FCFA.
Par ailleurs, il importe d’adapter autant que possible les prix de vente de l’électricité qui sont restés relativement constants ces 20 dernières années aux coûts de revient pour permettre à EDM SA d’atteindre son équilibre financier pour financer ses investissements afin de pouvoir satisfaire la demande de ses clients.
Aussi, l’élaboration d’un document de la Politique Energétique Nationale (PEN) dont le dernier date de 2006, de même que la mise en œuvre du plan de développement 2022-2026 pour mobiliser 580 milliards FCFA par an pour les investissements se révèle une impérieuse nécessité, ainsi que la mise à jour et l’adaptation des textes réglementaires et des différentes stratégies nationales des sous-secteurs de l’énergie, est indispensable afin de les rendre plus cohérents et opérationnels notamment pour ce qui concerne les investissements dans les Energies Renouvelables.
Le FOCUS
Propos recueillis par A.M. Thiam

